La guerre des données (3) : la tête dans les nuages PDF Imprimer Envoyer
Ecosystèmes - La guerre des données
Écrit par Damien Roussat   
Dimanche, 25 Avril 2010 06:31

Les yeux de plus en plus nombreux tournés vers le Web et ses milliers d'applications et de sites - ses milions, voir milliards bientôt - ont détourné l'opinion générale et de nombreux critiques des coulisses de ce grand spectacle qu'offre nos sociétés de l'information : une multitude de services en relation les uns avec les autres, répondant à nos comportements et s'adaptant aux tendances du marché plus vite que ne le faisait les plus rapides entreprise du siècle dernier. Comme par magie ? N'oublions pas qu'en informatique, la magie n'existe pas, même si l'illusion prévaut. Nous allons tenter, dans cet article, de remettre un peu les pieds sur terre, tant de plus en plus de monde sont sur un petit... nuage. (...)

 

 

Cet article est le troisième d'une série de vulgarisation sur l'enjeu des données informatiques. Pour ne rien en perdre, vous êtes invité, si vous ne l'avez pas encore fait, à consulter les deux précédents articles, à savoir une introduction et du logiciel au Web. Pour ne pas alourdir l'article, les notions importantes ont un lien vers l'article Wikipédia lié, que je vous invite également à parcourir dans la foulée.

 

Nous avions fini l'article précédent sur une question : Où réside la valeur générée par cette énergie et cette consommation grandissante du Web et des logiciels qui lui sont liés ? Dans les usages du Web ou dans la complexité des logiciels ? La réponse est la suivante : ni dans l'un, ni dans l'autre ; depuis déjà quelques temps maintenant, la valeur brute réside dans les données.

 

Mais revenons donc sur notre petit nuage. Les applications Web, supportés par une multitude de logiciels (serveur Web, logiciel de suivi, ...), ont permis l'autre changement de paradigme avancé par le Web 2.0 : le passage de l'usage des logiciels à l'usage de services Web, et le déplacement de la monétisation dans le même sens ; aujourd'hui, il n'est plus possible (ou de moins en moins) de vendre un logiciel qui s'exposerait sur le Web (je ne parle pas des intranet et réseaux d'entreprises, qui restent encore maitrisés par des solutions propriétaires déployées en interne) ; et oui, est-on sur que les gens vont l'utiliser ? Désormais, on paie à l'usage, au clic ou à l'abonnement à un service délivrant un nombre variable de fonctionnalités. C'est cela, entre autre, qu'on appelle désormais de façon unanime "le Nuage".

 

Les exemples les plus simples d'applications dans le nuage (dit "Cloud" en anglais), sont les services mails des géants Gmail, Hotmail et Yahoo. Et oui, ces applications sont dans le nuage depuis toujours ! Avant, il fallait mettre en place des serveurs mails, gérés de façon locale. L'intérêt ne vient pas du fait que Gmail soit dans le nuage pour les particuliers, mais bien qu'il décline une offre entreprises qui est de plus en plus utilisée. Car la puissance économique et l'influence de faire changer le monde appartient de beaucoup aux entreprises (autant qu'à d'autres, mais on ne peut pas leur enlever ça !). A partir du moment ou l'immense marché du B2B accepte de faire confiance au Nuage, c'est un levier formidable qui se met en marche, attirant avec lui, en plus de l'industrie logicielle et Web réunie, une foule d'acteurs tiers qui imaginent là un moyen d'augmenter leurs bénéfices en touchant de nouveaux marchés virtuels.

 

La déferlante de ce Nuage (car c'est réellement une déferlante, croyez-moi, absolument TOUT le monde s'y met !) va avoir plusieurs conséquences importantes. La première, c'est l'interdépendance. En effet, puisque les applications traditionnelles sont transformées en services (où l'infrastructure nécessaire au fonctionnement du service est pris en charge par la structure le proposant, on ne paie que l'usage du service en lui-même), chaque sstructure va devoir, pour gérer la multitude d'usages spécialisés auxquels elle va devoir faire face, utiliser de plus en plus de services en ligne. C'est de la sous-traitance ! Il se passe donc la même chose que les entreprises avec les fournisseurs : des tensions, des enjeux économiques et politiques, une confiance partagée, l'acceptation qu'il devient impossible de tout bien faire tout seul. L'interdépendance virtuelle va finir de nous accrocher encore plus irrémédiablement à ce magma informatique, qui restera probablement en partie contrôlé par ceux qui le font tourner... ou presque. Vous voyez, quand je vous disais que c'était important de parler de l'informatique !

 

Le second point, c'est la virtualisation. Pour assurer la disponibilité 7j/7 et 24h/24 du nuage, il faut des systèmes performants qui garantissent une disponibilité très haut de gamme. Cependant, derrière toute virtualité se cache des machines bien connues : des ordinateurs. Plus exactement, ces ordinateurs qui ont vocation à rester allumés tout le temps pour être sollicité par des tierces parties (qu'on appelle des clients) : les serveurs. Les serveurs sont le nerf de la guerre tant du Web que du Nuage. Mais avant, un simple serveur (bien configuré et doublé un peu quand même) suffisait pour tenir la charge du trafic d'un site Web. Avec des services appelés des millions de fois chaque jour (pensez à Twitter), cela devenait impossible. Avec les premiers avancements du calcul parallèle, il est devenu possible de faire en sorte que les calculs soient faits sur plusieurs ordinateurs en même temps, et ce de façon continu si l'un ou l'autre des ordinateurs devait s'arrêter ou redémarrer.

 

Ce parallélisme (attention ça se complique !) a mené aux grilles informatiques (en anglais, grid computing), qui permettent en gros de mettre en commun des ressources informatiques pour déterminer des sortes de serveurs virtuels qui sont l'équivalent d'un serveur, sauf qu'on ne sait plus exactement où il est localisé. Ce passage est-il clair ? En gros, tout en haut vous avez une multitude de services Web dont on ne sait plus lequel vient de lequel, appelant lequel, tant ils sont entremêlés, et en bas, c'est grosso modo la même chose ! Mettez ça à l'échelle de Google, et la trouble sensation que quelque chose est en train de vous échapper pourrait commencer à vous gagner...

 

Si encore il ne s'agissait que de ça, je ne dis pas. Mais l'enjeu, pourtant, encore une fois, n'est pas tant là que dans ces fameuses données que nous évoquons depuis le début de l'article. Comprenez bien (je caricature, ce n'est pas encore exactement ça, mais on y vient) : des données sont générées depuis et dans le Nuage, et stockées de façon distribuée et décentralisée - disons virtuelles - à un endroit que vous ignorez, et que parfois même, ceux qui les gèrent ignorent également, tant la virtualisation et les grilles informatiques peuvent être immenses. Si ces données vous appartiennent, alors elles ne vous appartiennent déjà plus. Ce qui, entre vous et moi, n'intéresse pas tant de monde que ça (pour ma part en tout cas !). Par contre, que se passe-t-il quand il s'agit d'une grande entreprise, ou d'un gouvernement ? Peut-on se permettre de ne pas avoir la pleine maitrise de ses données, quand elles mettent en jeu la sécurité, ou la puissance d'une nation ? Voici une question d'actualité intéressante.

 

Je finirai cet article par une anecdote des Rencontres Mondiales du Logiciel Libre 2010 qui se sont tenues à Nantes l'année dernière. A une conférence sur l'avenir du logiciel libre et open source (qui est le prochain article de la série), deux personnalités françaises du milieu débattaient (c'est une retranscription approximative, veuillez me pardonner !) :

"Vous êtes jaloux parce que Google l'américain fait bien mieux que vous, les européens, et que vous n'aimez pas ça.

- L'enjeu de la maîtrise des données est trop important pour l'Europe, elle se doit d'avoir son Google.

- Mais il y a eu un projet comme ça, et il a lamentablement échoué ! Il faut se rendre à l'évidence et faire confiance...

- Bon. A combien est valorisé Google ?

- 150 milliards.

- Alors l'Union Européenne a les moyens de contre-attaquer."

 

Ce que ce dialogue, que nous ne jugerons pas, montre, c'est au moins que la question des données, reste un point central dans l'avenir de nos sociétés. Un point à méditer d'ici notre quatrième article, sur le logiciel libre et open source par rapport au Web et au Nuage.