L'émergence des "Digital Humanities" PDF Imprimer Envoyer
Ecosystèmes - Mouvements & Paradigmes
Écrit par Damien Roussat   
Mardi, 08 Juin 2010 10:29

Un mouvement intéressant est en train de prendre de l'ampleur dans le monde de la recherche en sciences humaines et sociales. Un nom, un peu pompeux, ressort : Digital Humanities, en français les "Humanités Numériques". Derrière pourtant, des questions légitimes sur l'avenir de la recherche et des sciences humaines et sociales face à l'évolution du livre, de la sauvegarde du patrimoine culturel, sur l'historisation des objets, sur le lien du chercheur à ses sources, et plus encore. Pouvons-nous et voulons-nous travailler ensemble autour des Digital Humanities ? C'est la question posée à la communauté française des humanités numériques, réunies pour la première fois lors de l'évènement THATCamp Paris, qui s'est tenu sur la péniche la baleine blanche, à Paris, les 18 et 19 mai. (...)

 

THATCamp Paris 2010 (comprenez The Humanities and Technology Camp) était organisé par un nombre important de centres et laboratoires de recherche, mené par le Centre pour l'Edition Electronique ouverte (CléO), et animé par Marin Dacos et Pierre Mounier. Qu'est-ce exactement que les digital humanities ? Un mouvement initialement anglo-saxon qui cherche à se poser de nouvelles questions (à cause, entre autre, de l'arrivée du numérique) sous de nouvelles formes (la mutualisation, la collaboration, l'information numérisée, etc). Ce n'est ni plus ni moins qu'un constat visant à dire que sans actualisation, la façon d'être chercheur en sciences humaines et sociales pourrait devenir obsolète si elle n'est pas capable de s'accrocher à son époque et aux mutations sociétales qu'elle engendre.

 

Née plutôt au Royaume-Uni et aux Etats-Unis, les Digital Humanities ont rapidement questionné les français, qui ont répondu avec les Humanités Numériques, et une organisation plutôt européenne, centrée sur une instance de support transverse : le TGE Adonis (TGE pour Très Grand Equipement), du CNRS. Sur le site du TGE Adonis on peut lire : "accès unifié aux données et documents numériques des sciences humaines et sociales". Et c'est exactement l'un des points que les digital humanities suggèrent : la mise en commun d'un ensemble de choses qui permettrait la pérennisation et la mise en cohérence de ce que "la recherche à l'ère de l'information" peut suggèrer. Est-ce un site unique de publication des articles de recherche ? Est-ce le partage des schémas de bases de données des chercheurs ? Est-ce la s tandardisation des référencements de sources Web ? Est-ce la numérisation des supports patrimoniaux, utilisés en sociologie, histoire ou géographie ? La question demeure, et aucune réponse simple n'est venue y répondre au THATCamp.

 

J'y ai proposé un atelier appelé "Qualité de l'information, maintien collaboratif des ontologies, infrastructures mutualisées : quel socle technologique pour les Digital Humanities ?" N'ayant pu assister à tous les ateliers ni n'étant chercheur dans ce domaine moi-même, je me limiterai au retour de l'atelier que j'avais proposé. Il posait la question de savoir comment, quel que soit cette réponse conceptuelle, mettre en place concrètement ce qui semble de prime abord une énorme ambition technologique ? En effet, quelle que soit sa forme, comment imaginer mettre en commun quoi que ce soit quand on parle de dizaines, de centaines de chercheurs évoluant dans des contextes scientifiques, institutionnels et culturels extrêmement différents, surtout quand on sait que les chercheurs (pardonnez-moi pour cette image simplifiée) sont reconnus pour avoir leur propre avis bien arrêté sur la façon de faire, ou de représenter telle ou telle connaissance ou information, et plus encore de conserver jalousement leurs sources, qui peut représenter l'effort de leur carrière ?

 

Les choses ne sont pas simples. Ce qui m'intéressait néanmoins, et qui avait motivé ma proposition, c'était l'idée que des gens travaillant sur des données représentant les mêmes objets, mais sous des formes différentes, puissent collaborer (ce qui est déjà largement le cas dans la recherche, non informatiquement parlant). Et là je parle de collaboration technologique, voir technique, à savoir par exemple : pouvons-nous utiliser de deux façons différentes une donnée que nous irions récupérer au même endroit, et dont nous enrichirions la représentation par la différence de nos usages ? Derrière cette question un brin complexe, on retrouve des notions techniques comme les schémas de base de données, les métadonnées, le Web sémantique (pas obligé cependant), la fédération de données, les architectures de coopération, orienté Web ou services, et j'en passe.

 

Bien avant ces questions techniques, les parties prenantes de ce mouvement souhaitent-elles et sont-elles prêtes à collaborer ensemble ? La question, initialement posée lors de l'évènement, est partiellement en train de se résoudre. Un manifeste déjà tente d'y répondre, et sera notamment présenté à la prestigieuse conférence Digital Humanities 2010 à Londres ce juillet, a été élaboré et est disponible en ligne sur le site de l'évènement. La question, est de savoir si les faits seront une aussi belle réussite que cet évènement et ce manifeste ; l'Histoire le dira.